L’annonce récente du départ de l’ex proviseur du lycée de Makenene dans la région du centre vers le Canada prouve à suffisance que le Cameroun se vide de ses forces vives. Ce n’est plus seulement la jeunesse en quête d’aventure qui plie bagages, mais les piliers de notre administration et de notre système éducatif.
Cet exode massif remet aujourd’hui sur le devant de la scène la problématique d’un pays qui semble étouffer ses propres enfants. Les poussant à chercher ailleurs l’oxygène qu’ils ne trouvent plus à domicile.
Derrière le choix radical de ce proviseur et des ces milliers d’enseignants et de médecins, se cache une précarité structurelle que le discours tente de masquer. Au Cameroun, la classe moyenne s’effondre sous le poids d’une inflation galopante tandis que le pouvoir d’achat des agents de l’état stagne depuis des décennies.
En 2024, le coût de vie a bondi de plus de 6% selon l’Institut national de la statistique, rendant le salaire d’un fonctionnaire camerounais dérisoire face aux besoins fondamentaux de santé et de scolarisation de ses propres enfants par exemple.
L’attrait du Canada n’est donc pas seulement sécuritaire ou politique, il est mathématique. Un enseignant camerounais qui gagne environ 250 000 FCFA par mois, soit environ 550 dollars canadiens se voit proposer grâce au Programme d’immigration économique pour les travailleurs qualifiés des salaires débutant à 4000 ou à 5000 dollars canadiens. C’est une quête de dignité financière que leur propre pays leur refuse tout en exigeant d’eux un sacrifice patriotique total.
Les chiffres de cette hémorragie sont alarmants et parlent d’eux-mêmes. Selon les données récentes d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canadienne (IRCC), le Cameroun a battu ses propres records en 2024, se hissant au rang de 4eme mondial des pays pourvoyeurs d’immigrants francophones hors Québec.
Pour le seul premier trimestre 2025, ce sont 10355 camerounais qui ont déposé leur valise en terre canadienne. Une hausse spectaculaire de 32% par rapport à l’année précédente. Le secteur de l’éducation est l’un des plus touchés. Le ministère camerounais des enseignements secondaires a officiellement recensé plus de 1573 enseignants ayant abandonné leurs postes en 2023. La plupart pour le Canada.
Plus globalement, l’opération de comptage physique des personnels de l’État a permis de déceler près de 8766 agents publics en situation d’abandon de poste ces dernières années. Le secteur de la santé n’est pas épargné avec un déficit qui s’est creusé de 13000 agents en 4 ans pour atteindre un manque criant de 68000 personnels médicaux en 2024.
Cette fuite désespérée est le symptôme d’un pays ou les conditions de vie deviennent insoutenables.
Le Cameroun ressemble aujourd’hui de plus en plus à un étau qui se resserre sur sa population. Entre les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, une guerre asymétrique entretenue depuis près de 10 ans fait régner la terreur et l’Extrême-Nord du Cameroun harcelé par la secte islamique Boko Haram.
La survie est devenue un défi quotidien au Cameroun. Dans ces zones, le risque d’être égorgé, kidnappé ou de voir ses biens détruits s’aggrave au quotidien.
Face à l’inertie de ceux qui refusent d’explorer de réelles pistes de paix, comment conseiller à un citoyen de rester au Cameroun.
La répression post-électorale a achevé de briser les derniers espoirs d’alternance pacifique, transformant la croyance aux urnes en un lointain souvenir. Les violences, notamment les arrestations arbitraires, la torture et les tueries ont montré que le pouvoir de Yaoundé n’a plus de limite pour se maintenir. Laissant le peuple dans la conviction amère que seule une intervention divine pourra le délivrer de ceux qui depuis 42 ans ont fait main basse sur les richesses du pays.
Le discours des élites tente de convaincre les masses que le bonheur se trouve au pays sonne comme une cruelle hypocrisie. Pendant qu’ils prônent le patriotisme, ces mêmes apparatchiks sont les premiers à envoyer leurs enfants étudier et vivre à l’étranger. Si le Cameroun était ce paradis qu’ils décrivent, pourquoi fuiraient-ils au moindre mal de tête vers des hôpitaux européens ou canadiens ? Malgré leurs discours sur l’excellence de nos plateaux techniques.
Ce double langage ne doit plus tromper le gens. Ils reconnaissent eux-mêmes implicitement par leurs actes qu’ils ont transformé le pays en un lieu invivable.
Face à cet horizon qui s’assombrit et à une implosion qui semble inexorable, partir devient pour beaucoup une question de survie. Même si l’exil est une déchirure et que le risque de xénophobie à l’étranger est réel, il est devenu difficile, par simple honnêteté et réalisme de ne pas conseiller à un camerounais de fuir cet enfer pour chercher la paix, fusse au Rwanda ou au Sénégal, tant qu’il a les possibilités d’y aller de manière régulière. C’est avec un cœur serré que ce conseil s’impose.
Tant que le système de Yaoundé persistera à sacrifier l’avenir des camerounais sur l’autel de la conservation du pouvoir, tant qu’il continuera à torturer, à tuer et à mettre arbitrairement les gens en prison, le chemin de l’exil restera une issue conseillable pour ceux ou celles qui ont des possibilités de sortir régulièrement pour ne plus continuer à sombrer avec le navire Cameroun.
Dr. Aristide Mono, Équinoxe TV (Cameroun).

